Comment la tech perd son métier

La crise de l'emploi dans le développement est réelle. Générale. Brutale. L'IA n'est pas le problème. C'est un alibi.

Une autre crise couve, plus silencieuse : une crise d'identité du métier, qui, à long terme, est bien plus inquiétante.

Le développeur senior perdu

Aujourd'hui, le développeur senior ne sait plus vraiment quel est son rôle. On lui demande d'écrire du code, pas de comprendre un système. On lui impose des outils, une présence obligatoire sans fondement... mais pas une direction. On exige de la performance immédiate, pas la robustesse : être moins cher, aller vite, produire toujours plus.

Comme si l'urgence permanente pouvait remplacer une stratégie.

Alors forcément il rejette l'IA qu'on lui vend comme plus performante, alors qu'elle ne remplace pas la compréhension des systèmes.

Cette pression masque un vide. L'absence de :

Et trop souvent, l'absence d'une stratégie commerciale. On ne sait pas vendre ce qu'on possède déjà, alors on exige encore plus du développeur.

Ce n'est jamais assez.

Le développeur junior sans repères

Le développeur junior, lui, arrive dans un monde qu'il n'a pas choisi. Un univers saturé d'outils, mais où il peine à trouver sa place. En cours, on l'hyper-spécialise avant même de maîtriser les bases. On lui enseigne des frameworks, pas des fondations.

On lui demande de produire... mais pas de comprendre.

On lui impose d'aller vite. Très vite. Sans expliquer pourquoi, ni vers quoi. Il doit déjà être "performant" avant d'avoir appris ce que signifie "savoir".

Face à l'IA, le choc est violent. Elle qu'on annonce plus rapide, plus efficace et moins chère. Non pas parce qu'il serait moins compétent, mais parce qu'on ne lui a jamais transmis l'essentiel : les systèmes, les couches, les limites, la pensée critique.

Il n'est ni moins intelligent ni moins capable. Il arrive simplement dans un environnement qui le prive des bases et qui ne lui offre ni sens ni progression.

La transmission brisée

Mais il y a bien pire : dans ce contexte, la transmission ne se fait plus. Pas par conflit générationnel, mais par usure. Les seniors n'ont plus le temps, ni l'espace, ni la reconnaissance pour transmettre. Pressés, épuisés, sommés de délivrer, ils voient leur expérience se réduire à peau de chagrin dans un monde obsédé par l'outil.

Beaucoup abandonnent, ou s'y préparent.

Les juniors comprennent que le chemin de leurs aînés n'existe plus. Ils voient que l'implication n'est pas récompensée, que le sens ne viendra pas du métier. Alors ils restent quelques mois, puis partent.

Et ils ont raison : rien ne les encourage à rester. Entre les deux, rien ne circule. Non par faute individuelle, mais parce que l'écosystème l'empêche :

Juste de la survie, trimestre après trimestre.

C'est un problème politique, oui. Mais surtout sociétal : on a bâti un système où le savoir ne passe plus.

Le glissement des organisations

Je sais que ce constat ne changera rien immédiatement. Pas de la part de ceux qui devraient agir... malheureusement. Parce que, pour eux, comprendre un système :

Les organisations ont en conséquence glissé de :

comprendre -> concevoir -> construire -> maintenir

à :

livrer -> livrer -> livrer -> recycler

Le long terme a été effacé. Le système est devenu un coût. L'architecture est devenue un délai.

Donc on ne veut plus de gens qui comprennent. On veut des exécutants rapides.

Ce faisant, le marché devient lui-même dépendant des systèmes qu'il ne comprend plus. Comme en témoigne la chute brutale des offres d'emploi pour les développeurs en France depuis 2023. Et avec l'IA, l'emploi baisse déjà dans les métiers les plus exposés, comme le développement logiciel.

Une autre voie

Alors, une autre voie s'ouvre : celle de nouveaux entrepreneurs. Des gens avec une vision produit, une compréhension des systèmes et une idée simple : rien de solide ne se construit sans ceux qui savent et ceux qui apprennent.

Parce qu'on ne peut pas bâtir un pays numérique sur un métier sans identité et un savoir qui ne circule plus.