L'Amérique accélère sur l'IA : et la France ?

L'America's AI Action Plan dévoile une stratégie ambitieuse pour les États-Unis : domination technologique, dérégulation, investissements massifs dans l'infrastructure et la formation, le tout centré sur la sécurité nationale et la compétitivité économique. Face à cette offensive, la France et l'Europe ont une carte à jouer, mais elle est différente.

La strategie americaine : vitesse et puissance

Un plan d'action en trois piliers

Le plan américain repose sur trois axes stratégiques clairement définis :

  1. Accélérer l'innovation : développer les systèmes d'IA les plus puissants au monde en créant un environnement favorable à l'innovation privée, avec un rejet explicite de la réglementation excessive.
  2. Protéger les innovations : sécuriser les innovations commerciales et gouvernementales contre les risques, en collaboration avec l'industrie.
  3. Mener la diplomatie internationale en IA : promouvoir l'adoption mondiale des systèmes d'IA américains, renforcer les alliances et empêcher les rivaux de profiter de l'innovation américaine.

Dérégulation comme moteur

L'Executive Order 14179 et plusieurs ordres exécutifs subséquents visent à supprimer les barrières réglementaires jugées comme des freins à l'innovation. L'Office of Science and Technology Policy (OSTP) a lancé un appel aux entreprises pour identifier les réglementations fédérales qui entravent l'adoption de l'IA. La Federal Trade Commission (FTC) a été chargée de réviser ses enquêtes pour s'assurer qu'elles ne freinent pas l'innovation. L'utilisation de modèles open-source et open-weight est explicitement encouragée.

Investissement massif dans l'infrastructure

L'IA nécessite une infrastructure colossale : usines de puces, centres de données, et surtout des sources d'énergie nouvelles. Le plan américain prévoit la simplification des permis de construction pour les data centers et les infrastructures énergétiques, la mise à jour du réseau électrique (l'un des plus grands et complexes au monde), et l'interconnexion de sources d'énergie fiables (géothermie, fission nucléaire, fusion nucléaire).

La comparaison avec la Chine est explicite dans le plan : depuis les années 1970, la capacité énergétique américaine stagne, tandis que la Chine a rapidement développé son réseau électrique.

Formation et workforce

Plusieurs ordres exécutifs visent à préparer la main-d'œuvre américaine à l'ère de l'IA :

Sécurité nationale et contrôle

Le volet sécuritaire est omniprésent : évaluation des modèles chinois, collecte de renseignements sur les projets d'IA étrangers, contrôle strict des exportations de semi-conducteurs, création de centres de données à haute sécurité, et mesures pour contrer l'influence chinoise dans les organisations internationales de gouvernance de l'IA.

Et la France dans tout cela ?

Face à cette stratégie de domination par la vitesse et la puissance, la France et l'Europe ne peuvent pas (et ne devraient probablement pas) suivre le même chemin. Les subventions américaines de cette ampleur ne sont pas tenables dans le contexte européen, et les services IA basés exclusivement sur des infrastructures américaines risquent de coûter cher à long terme, avec une dépendance technologique croissante.

Une IA souveraine

Le premier enjeu est celui de la souveraineté : contrôle total des données, conformité RGPD, indépendance technologique. Les entreprises et institutions françaises qui confient leurs données à des services hébergés aux États-Unis s'exposent à des risques juridiques et stratégiques que le Cloud Act américain rend bien réels.

Une IA économiquement viable

Les investissements américains sont massifs, mais la question de leur rentabilité à long terme reste ouverte. Pour les PME et ETI françaises, l'enjeu est de disposer d'outils d'IA accessibles et abordables, sans dépendre de subventions ou de tarifs d'appel qui finissent par augmenter.

Une IA ecologique

Un point remarquablement absent du plan américain : l'empreinte écologique. L'IA consomme énormément d'énergie, et la stratégie américaine mise sur la construction de nouvelles capacités énergétiques plutôt que sur l'optimisation. La France et l'Europe peuvent se différencier en intégrant l'optimisation énergétique dès leur conception.

Une IA accessible

Les outils développés par les GAFAM sont conçus pour des entreprises à leurs échelles. Les PME et ETI françaises ont besoin de solutions adaptées à leurs ressources, simples à déployer et à maintenir, qui ne nécessitent pas des équipes de data science de cinquante personnes.

Ce que nous pouvons construire

L'Europe a les compétences techniques, la rigueur réglementaire (le RGPD est devenu une référence mondiale), et une culture de l'innovation qui valorise la qualité et la durabilité. Plutôt que de chercher à reproduire le modèle américain, nous pouvons construire une IA qui allie innovation, responsabilité et inclusion.

Cela passe par des briques concrètes : des solutions d'IA souveraines pour les entreprises françaises, capables de rivaliser à l'international tout en respectant nos valeurs, notre cadre juridique et nos contraintes budgétaires.

Conclusion

Les États-Unis veulent définir les normes mondiales de l'IA par la vitesse et la puissance. C'est une approche cohérente avec leurs moyens et leur culture. Mais la France et l'Europe ont une carte différente à jouer : celle d'une IA souveraine, éthique, écologique et accessible. Ce n'est pas une position de repli, c'est une vision alternative qui répond à des besoins réels et qui pourrait bien s'avérer plus durable.